Le journaliste français d'origine irakienne Feurat Alani à Paris, le 13 mai 2026 ( AFP / JOEL SAGET )
Le 28 mai paraît "Nanterre avant l'orage", troisième bande-dessinée de Feurat Alani, dessinée par Ulysse Gry. Le journaliste français d'origine irakienne de 45 ans, Prix Albert-Londres du livre pour "Le parfum d'Irak" en 2019, y raconte le quartier Pablo-Picasso de Nanterre, où il a vécu et où le jeune Nahel Merzouk a été tué par un policier en juin 2023.
Question: Pourquoi avoir choisi d'écrire sur la mort de Nahel Merzouk à Nanterre et sur la cité Pablo-Picasso?
Réponse: La tragédie nationale que c'est devenu m'a obligé à raconter le lieu où ça s'est déroulé. Ca se passe le jour où Nahel a été tué et même s'il est très présent, je veux raconter les autres et l'avant. C'est pour ça que la BD s'appelle "Avant l'orage", pour qu'on puisse comprendre pourquoi et comment on en est arrivé là. C'est à la fois l'ombre de Nahel Merzouk, mais c'est en vérité mettre la lumière sur ce quartier qui est très particulier. Les médias en ont parlé parce qu'il y a eu cette tragédie, ce policier qui a tiré sur un jeune de 17 ans et qui l'a tué. Mais pour moi, ça, c'est intolérable.
Q: Pourquoi est-ce que vous avez souhaité donner autant de place à ce quartier?
R: Il est classé "Patrimoine du XXe siècle" - quand j'en discute avec des amis et des personnages de la BD, on a tous en tête des cars de touristes qui débarquaient avec les appareils photo pour visiter. La plupart des jeunes étaient un peu éberlués. Surtout, c'est un espèce de cocon très pauvre, avec une misère sociale très élevée, entourée de richesses. De chez ma mère, on voit la tour Eiffel, le mont Valérien, Puteaux, les tours de La Défense. Mais il y a comme une ligne invisible autour du quartier, une ligne psychologique qui empêche beaucoup de ses habitants d'en sortir.
Q: Cette réalité éclaire-t-elle la mort de Nahel Merzouk?
Des habitations de fortune du bidonville de Nanterre, le 24 mars 1964 ( AFP / )
R: Ce qui a, à mon sens, mené à cet acte-là, c'est non seulement la particularité géographique de cet endroit, mais aussi son histoire, sa mémoire oubliée. Les plus grands bidonvilles de France étaient à Nanterre dans les années 1960. Il y a encore des habitants de ce quartier qui peuvent en témoigner. L'un des personnages de la BD nous raconte son enfance dans les bidonvilles et évoque des rapports déjà très compliqués avec la police. Je voulais montrer que cela a toujours existé dans le quartier. Ce qu'il s'est passé avec Nahel en est le continuum: la méconnaissance et le manque de proximité entre les jeunes et la police ont favorisé ce qui s'est déroulé.
Q: Vous dites dans la BD que vous êtes journaliste mais que vous êtes "là autrement". C'est-à-dire?
R: J'ai été un habitant de ce quartier. J'ai eu la chance de pouvoir garder un pied dans une zone qui est trop souvent dépeinte de façon caricaturale dans les médias pour lesquels je travaille parfois. Ca me donne un regard différent, un regard de connaisseur. Etant moi-même d'une minorité visible, j'ai forcément un regard différent de celui d'une personne qui n'est pas catégorisée comme cela. Quelque part, ça me donne non seulement une légitimité, mais presque une obligation de traiter de ce sujet.
Q: Votre reportage se conclut sur une note positive. Qu'avez-vous ressenti des attentes des habitants?
Des tours du quartier Pablo-Picasso à Nanterre, le 6 juin 2024 ( AFP / Geoffroy VAN DER HASSELT )
R: J'ai voulu décrire la colère légitime de ces jeunes qui sont oubliés par l'État. Je voulais montrer que cette colère, destructrice, est en même temps mal vécue par ces mêmes jeunes. Elle est juste l'expression d'une frustration et la validation, selon eux, qu'on peut brûler, casser, hurler et qu'on ne sera jamais écouté. J'ai aussi souvent entendu les aspects positifs, au-delà de la tragédie de Nahel, de la vie de villageois dans le quartier, de la solidarité, de l'humanité. Dans tout ce que je fais, j'essaye d'aller vers quelque chose de l'ordre de la lumière. Là, en l'occurrence, c'est quelques jeunes, "la génération Nahel", qui créent un restaurant gastronomique éphémère pour les habitants du quartier. Je voulais montrer que dans la guerre, dans la misère, il y a toujours, au bout du tunnel, quelque chose de positif, un espoir.

1 commentaire
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire.
Vous êtes déjà membre ? Connectez-vous
Pas encore membre ? Devenez membre gratuitement
Signaler le commentaire
Fermer